Le droit des services de paiement, encadré par le Code monétaire et financier (CMF), repose sur un équilibre fragile entre la protection de l’utilisateur et la responsabilité du prestataire. Si le principe est celui du remboursement immédiat des opérations non autorisées, la jurisprudence récente vient de durcir les exigences probatoires pesant sur les victimes. L’arrêt rendu par la Chambre commerciale de la Cour de cassation le 4 février 2026 (n° 22-22.609) précise que le droit au remboursement est conditionné par la preuve de la diligence de l’utilisateur.
Cass. com., 4 février 2026, n° 22-22.609
I. Les faits : Un signalement tardif et lacunaire
Dans cette affaire, un couple (les époux [U] ou [L] selon les actes) a constaté quatre débits frauduleux sur leur compte bancaire entre juin et août 2018, pour un montant total dépassant les 3 500 €,. Ces opérations avaient été validées par le système d’authentification 3D Secure.
Les victimes ont déposé plainte auprès de la Gendarmerie nationale le 13 juillet 2018, soit près d’un mois après les premiers débits de 1 500 €. Face au refus de remboursement de leur banque (le Crédit Agricole), elles ont engagé une action judiciaire. La Cour d’appel de Toulouse a rejeté leurs demandes le 7 septembre 2022, une décision confirmée en cassation.
II. Le raisonnement juridique de la Cour de cassation
Le pourvoi des victimes reposait sur une contestation de la charge de la preuve. Elles soutenaient qu’en exigeant d’elles la preuve de la date du signalement à la banque, les juges du fond avaient violé les articles L. 133-17 et L. 133-19 du CMF. La Cour de cassation a cependant validé le raisonnement des juges du fond selon une articulation juridique rigoureuse.
1. Le signalement : une condition préalable au remboursement
La Cour rappelle qu’en vertu des articles L. 133-18 et L. 133-24 du CMF, l’utilisateur doit signaler une opération non autorisée « sans tarder » dès qu’il en a connaissance. La Haute juridiction affirme de manière inédite que :
« L’utilisateur doit l’avoir signalée sans tarder à son prestataire de service de paiement à compter du moment où il en a eu connaissance et, au plus tard, dans le délai de treize mois à compter du débit. »
Le signalement n’est pas une simple formalité, mais une « condition préalable au remboursement immédiat ». Dès lors, il incombe à l’utilisateur de prouver non seulement qu’il a effectué ce signalement, mais également à quel moment exact il est intervenu.
2. L’insuffisance du signalement aux autorités de police
La Cour de cassation valide le constat de la Cour d’appel : le signalement à la gendarmerie, intervenu tardivement par rapport aux débits, ne remplace pas l’information due à la banque. Les juges ont estimé que des prélèvements de 1 500 € « ne pouvaient passer inaperçus » et que l’absence de preuve d’une alerte immédiate à la banque caractérisait un manquement.
III. La charge de la preuve : Un renversement apparent ?
Les appelants arguaient que la preuve de la négligence incombe à la banque selon l’article L. 133-23 du CMF. Cependant, la Cour de cassation opère une distinction : si la banque doit prouver la négligence pour s’exonérer, l’utilisateur doit d’abord prouver qu’il a rempli ses propres obligations légales (le signalement rapide) pour être éligible au régime du remboursement,.
En l’espèce, puisque les époux « ne justifiaient pas de la date à laquelle ils avaient signalé à la banque une utilisation frauduleuse », ils ne pouvaient prétendre au remboursement, indépendamment des autres griefs.
Conseils pratiques aux victimes de fraudes bancaires
Afin d’éviter de se voir opposer une décision similaire, voici les recommandations essentielles tirées de la jurisprudence :
- Agissez instantanément : Dès la découverte d’une opération suspecte, contactez votre banque. Un délai de quelques semaines est désormais jugé excessif par les tribunaux, surtout pour des sommes importantes.
- Sécurisez la preuve de votre signalement : Évitez les appels téléphoniques sans trace. L’envoi par courrier recommandé avec accusé de réception (LRAR) ou par courriel doit être systématiquement privilégié pour dater officiellement votre démarche.
- Soyez exhaustif dans votre déclaration : Pour être admissible, votre signalement doit être précis. Indiquez le numéro de compte, la date, le montant exact et le bénéficiaire de chaque opération contestée. Attention toutefois : inutile d’apporter d’autres détails, notamment sur vos échanges avec les escrocs et ne mentionnez pas que vous avez validé les opérations, tous ces éléments pourront être utilisés contre vous par la Banque pour refuser le remboursement et invoquer votre négligence grave devant le juge.
- Distinguez plainte et signalement : Le dépôt de plainte à la police est utile, mais il est juridiquement distinct du signalement à votre banque. Ce dernier est le seul qui déclenche l’obligation de remboursement.



