CNIL, délibération n° 2026-047 du 2 avril 2026 — Recommandation concernant l’évaluation de la solvabilité dans le cadre de l’octroi de crédit (publication 7 mai 2026)
🔑 Points clés à retenir
- La recommandation abroge l’autorisation unique AU-005 du 9 juillet 2008, devenue caduque depuis le RGPD.
- Elle s’adresse à tous les organismes privés qui accordent des crédits, ainsi qu’aux intermédiaires en opérations de banque et en services de paiement.
- Elle couvre les crédits à la consommation et les crédits immobiliers encadrés par le code de la consommation.
- Le principe de minimisation des données est réaffirmé : seules les données pertinentes et strictement nécessaires peuvent être traitées.
- Les durées de conservation sont strictement encadrées, y compris pour les manquements contractuels passés (incidents de remboursement).
- S’appuyant sur les arrêts SCHUFA (CJUE, 7 décembre 2023, C-634/21) et C-203/22, la recommandation consacre que le scoring constitue une décision automatisée lorsqu’il joue un rôle déterminant, ouvrant le droit à l’explication.
- Elle anticipe l’entrée en vigueur en novembre 2026 d’une autorisation légale pour les décisions entièrement automatisées dans le crédit à la consommation, en rappelant les garanties associées : transparence, intervention humaine, explicabilité.
- Pour les emprunteurs : nouveaux leviers en cas de refus de crédit (demande d’explication détaillée, contestation, demande de réexamen humain).
Sommaire ▼
- Pourquoi cette recommandation arrive-t-elle maintenant ?
- Qui est concerné par la recommandation ?
- Quels sont les principaux apports ?
- La minimisation des données traitées
- L’encadrement des incidents de remboursement passés
- Les durées de conservation
- Que change la recommandation sur le scoring ?
- L’apport décisif de l’arrêt SCHUFA
- Le droit à l’explication consacré
- Comment se prépare la généralisation des décisions automatisées de novembre 2026 ?
- Les trois garanties associées
- Le droit au réexamen humain
- Quels nouveaux leviers pour les emprunteurs ?
- En cas de refus de crédit
- Pour les personnes inscrites au FICP
- Que faire en pratique ?
- FAQ — Questions fréquentes
Pourquoi cette recommandation arrive-t-elle maintenant ?
L’évaluation de la solvabilité des candidats à un crédit est un mécanisme intime du système financier : en quelques secondes, un algorithme classe un demandeur de crédit, accepte ou refuse, propose un taux, fixe une garantie. Et derrière ces décisions, des dizaines de variables — revenus, charges, historique de remboursement, fichage Banque de France, parfois données comportementales — sont collectées, traitées, parfois revendues. Pour le candidat, l’opération est largement opaque : il ignore quelles données sont utilisées, comment elles sont pondérées, et pourquoi sa demande a été acceptée ou refusée.
La CNIL avait, en 2008, encadré ces pratiques par une autorisation unique (l’AU-005), aujourd’hui dépassée. L’entrée en application du RGPD en 2018, la généralisation des techniques d’intelligence artificielle dans le scoring, et — surtout — la jurisprudence de la Cour de justice de l’Union européenne ont rendu indispensable une mise à jour. C’est la mission que la CNIL s’était fixée en mai 2025 en ouvrant une consultation publique sur un projet de recommandation. La version définitive, adoptée le 2 avril 2026 et publiée le 7 mai 2026, vient stabiliser le cadre.
Pour les emprunteurs, l’enjeu est immédiat : cette recommandation, bien qu’elle ne soit pas « prescriptive » au sens strict, constitue le standard interprétatif que la CNIL appliquera lors de ses futurs contrôles et que les juridictions saisies de litiges relatifs au crédit prendront en considération. Tout écart d’un établissement à ces lignes directrices devra être justifié.
Qui est concerné par la recommandation ?
Le périmètre est large :
- Tous les organismes privés qui accordent des crédits : banques, établissements de crédit spécialisés, sociétés de financement, organismes captifs des constructeurs automobiles, plateformes en ligne.
- Les intermédiaires en opérations de banque et en services de paiement : courtiers, mandataires, comparateurs ayant une dimension transactionnelle.
- Le périmètre matériel couvre les crédits à la consommation et les crédits immobiliers encadrés par le code de la consommation. Sont exclus, à ce stade : les crédits professionnels purs, les opérations interbancaires.
L’évaluation de la solvabilité est l’opération par laquelle le prêteur vérifie la capacité du demandeur à rembourser le crédit sollicité. Elle est imposée par le code de la consommation (articles L. 312-16 pour la consommation et L. 313-16 pour l’immobilier) et constitue une obligation positive du prêteur. Son non-respect ouvre, en cas de défaillance ultérieure de l’emprunteur, une action en responsabilité de la banque pour défaut de mise en garde ou pour octroi déraisonnable du crédit.
Quels sont les principaux apports ?
La minimisation des données traitées
Premier pilier, conforme à l’article 5.1.c du RGPD : les prêteurs ne peuvent collecter et traiter que les données « pertinentes et strictement nécessaires » à l’évaluation de la solvabilité. La recommandation identifie de manière détaillée les catégories de données admissibles : identité, situation familiale et professionnelle, revenus, charges récurrentes, patrimoine, historique de remboursement des crédits antérieurs.
Les données dites « sensibles » au sens de l’article 9 du RGPD (origine, opinions politiques, état de santé, etc.) sont en principe exclues, sauf exception très limitée. Les données comportementales tirées du open banking (analyse fine des relevés de compte) sont admissibles mais dans un cadre strict : information de la personne, finalité limitée, durée de conservation courte.
L’encadrement des incidents de remboursement passés
Les établissements peuvent tenir compte des manquements contractuels passés du candidat — par exemple, incidents de remboursement concernant de précédents crédits. Mais la recommandation encadre cette prise en compte :
- Les données utilisées doivent être objectives (montant, date, durée de l’incident, régularisation éventuelle) et non simplement déclaratives ou interprétatives.
- L’information de la personne sur l’usage qui est fait de ces données et leur poids dans l’évaluation doit être renforcée.
- La gravité de l’incident et le profil de risque global du demandeur doivent être pris en compte de manière proportionnée : un incident ancien et isolé ne peut pas être traité comme un défaut systémique.
Cette dernière précision, ajoutée à la version définitive après consultation publique, est importante : elle ouvre un terrain de contestation pour les emprunteurs dont la demande de crédit serait refusée sur la base d’un incident ancien, mineur ou totalement régularisé.
Les durées de conservation
La recommandation précise les durées de conservation maximales applicables aux données recueillies pour la demande de crédit ainsi qu’à celles relatives aux manquements contractuels passés. La règle générale est que ces données ne peuvent être conservées au-delà de ce qui est strictement nécessaire à la finalité poursuivie. La version définitive a introduit une nuance importante : la possibilité de conserver certaines données à des fins probatoires en cas de contentieux, en archivage spécifique et avec accès restreint.
Que change la recommandation sur le scoring ?
L’apport décisif de l’arrêt SCHUFA
La recommandation s’inscrit dans le prolongement direct de deux arrêts décisifs de la Cour de justice de l’Union européenne :
- CJUE, 7 décembre 2023, SCHUFA, C-634/21 : la Cour juge qu’un scoring automatisé constitue une « décision individuelle automatisée » au sens de l’article 22 du RGPD dès lors qu’il joue un rôle déterminant dans la décision finale d’octroi de crédit. Conséquence : la personne dispose, à ce titre, du droit à une intervention humaine, du droit d’exprimer son point de vue, et du droit de contester la décision.
- CJUE, 2024, C-203/22 : consacre, dans le prolongement, un droit à l’explication sur le fonctionnement du mécanisme qui a conduit à la prise de décision ; cette explication doit être suffisamment précise pour permettre à la personne de comprendre et, le cas échéant, de contester.
La CNIL transpose ces principes en recommandant que tout dispositif de scoring jouant un rôle déterminant dans l’octroi ou le refus de crédit soit accompagné :
- D’une information claire de la personne sur le recours au scoring et sur les conséquences de celui-ci.
- D’une possibilité effective d’intervention humaine permettant de revoir la décision.
- D’une explicabilité du résultat : la personne doit pouvoir obtenir les principaux facteurs ayant conduit au score retenu et au refus, dans un langage compréhensible.
Le droit à l’explication consacré
Le droit à l’explication est le droit, pour toute personne ayant fait l’objet d’une décision automatisée, d’obtenir des informations utiles sur la logique sous-jacente à cette décision, ainsi que sur son importance et ses conséquences. Il découle directement de l’article 22 et de l’article 15 du RGPD. La recommandation de la CNIL en précise le contenu opérationnel : principaux facteurs ayant influencé le score, importance relative de chacun de ces facteurs, explication en langage clair. Il s’agit de l’un des droits les plus puissants — et les moins exercés en pratique — du RGPD.
Ce droit à l’explication change fondamentalement la donne pour les personnes confrontées à un refus de crédit. Jusqu’à présent, la réponse standard du prêteur était une formule générique du type « votre demande ne correspond pas à notre politique de risque ». Cette formule ne suffit plus. Le candidat refusé peut désormais exiger, sur le fondement du RGPD lu à la lumière de la jurisprudence SCHUFA et de la recommandation de la CNIL, des éléments concrets sur les facteurs ayant conduit au refus.
Comment se prépare la généralisation des décisions automatisées de novembre 2026 ?
La recommandation anticipe une évolution législative majeure : l’entrée en application, en novembre 2026, d’une autorisation légale spécifique pour les décisions entièrement automatisées dans le crédit à la consommation. Cette évolution répond à une demande forte du secteur, qui souhaite pouvoir industrialiser le traitement des demandes de petits crédits sans intervention humaine systématique.
Le passage à des décisions entièrement automatisées n’est admissible, juridiquement, que si l’article 22 du RGPD est respecté. La nouvelle autorisation légale française permettra de fonder ce traitement, mais elle ne réduit pas les garanties : elle les encadre simplement de manière explicite.
Les trois garanties associées
Quel que soit le degré d’automatisation, trois garanties sont obligatoires :
1. La transparence
L’établissement doit informer le candidat, avant la décision et au moment où elle est rendue, du caractère automatisé du traitement, des données utilisées, et de la logique générale appliquée.
2. L’intervention humaine
La personne doit pouvoir obtenir, sur demande, le réexamen de sa demande par un opérateur humain habilité à modifier ou à confirmer la décision. Ce réexamen n’est pas une simple vérification formelle : l’humain doit pouvoir effectivement reprendre l’analyse, intégrer des éléments contextuels non saisis par l’algorithme, et statuer sur cette base.
3. L’explicabilité
Le résultat de la décision automatisée doit pouvoir être expliqué dans des termes accessibles à la personne concernée. Cela suppose, en pratique, que l’établissement dispose d’outils techniques permettant d’extraire les facteurs explicatifs de chaque décision individuelle — y compris lorsque le scoring repose sur des modèles complexes (forêts aléatoires, réseaux de neurones, gradient boosting).
Le droit au réexamen humain
Le droit au réexamen humain est, dans la pratique, un levier puissant. Il permet à la personne refusée de relancer le dossier dans un cadre formel, en versant des pièces complémentaires (justificatifs de revenus actualisés, explications sur un incident isolé, attestation patronale précisant la stabilité de l’emploi). Le réexamen doit aboutir à une décision motivée, qui peut, le cas échéant, infirmer le refus initial.
Quels nouveaux leviers pour les emprunteurs ?
En cas de refus de crédit
Pour toute personne confrontée à un refus de crédit après mai 2026, plusieurs démarches sont désormais à portée de main :
- Demander par écrit les motifs détaillés du refus : l’établissement doit, sur le fondement de l’article 15 du RGPD et de la recommandation CNIL, fournir les principaux facteurs ayant conduit à la décision. Une réponse purement formulaire est insuffisante.
- Demander l’identité des données utilisées : revenu retenu, charges retenues, score attribué, données externes consultées (FICP, FCC, scoring d’organismes tiers).
- Demander un réexamen humain : si la décision repose sur un dispositif automatisé jouant un rôle déterminant, la personne dispose du droit à un réexamen par un opérateur humain.
- En cas de blocage : saisir la CNIL (procédure de plainte simplifiée), ou engager une action en responsabilité contre l’établissement (réparation du préjudice né d’un refus non motivé ou d’un traitement non conforme).
Pour les personnes inscrites au FICP
La recommandation accorde une attention particulière au Fichier national des incidents de remboursement des crédits aux particuliers (FICP), qui est l’une des principales sources de plaintes auprès de la CNIL. Pour les personnes inscrites :
- Le droit d’accès et de rectification doit être effectif (la Banque de France gère le fichier ; l’établissement déclarant doit pouvoir justifier la déclaration).
- Une inscription ancienne, isolée ou régularisée ne peut pas être traitée par les prêteurs comme un défaut systémique automatique.
- Le refus de crédit fondé sur le seul motif de l’inscription au FICP n’est pas, en lui-même, illicite ; mais il doit être motivé et le candidat doit pouvoir comprendre la pondération qui lui a été appliquée.
Que faire en pratique ?
Pour les emprunteurs comme pour leurs conseils, la recommandation de la CNIL offre un cadre opérationnel précieux. Trois réflexes :
1. Documenter par écrit toutes les demandes de crédit refusées
Conserver la lettre ou le mail de refus, demander immédiatement par lettre recommandée les motifs détaillés et les facteurs ayant conduit à la décision. La recommandation impose à l’établissement de répondre de manière substantielle.
2. Exercer les droits du RGPD avec précision
L’article 15 (droit d’accès) et l’article 22 (décisions automatisées) sont les fondements à mobiliser. Une demande générique du type « Quelles données avez-vous sur moi ? » est moins efficace qu’une demande ciblée : « Veuillez me communiquer, en application de l’article 15 RGPD et conformément à la recommandation CNIL n° 2026-047 du 2 avril 2026, les principaux facteurs ayant conduit au refus de ma demande, la pondération qui leur a été attribuée, et l’identité des données externes éventuellement consultées ».
3. Articuler RGPD et code de la consommation
Le RGPD ouvre des leviers nouveaux qui peuvent être combinés avec les obligations classiques du code de la consommation (évaluation de la solvabilité, devoir de mise en garde, information loyale et claire). Cette combinaison est particulièrement puissante dans les contentieux d’octroi déraisonnable : démontrer que la banque a utilisé des données non pertinentes ou non actualisées pour fonder un crédit voué à l’échec renforce la qualification de manquement.
Conclusion
La recommandation de la CNIL du 7 mai 2026 marque une étape importante dans la professionnalisation du scoring bancaire et dans la protection des candidats à un crédit. En consacrant le droit à l’explication, en encadrant les décisions automatisées, en imposant la possibilité d’un réexamen humain, elle redonne aux personnes refusées des leviers concrets pour comprendre et, le cas échéant, contester les décisions prises à leur encontre.
Le cabinet, qui défend régulièrement des emprunteurs confrontés à des refus de crédit obscurs, à des inscriptions au FICP contestables ou à des octrois déraisonnables de crédit, intègre dès à présent ce nouveau référentiel dans la préparation des dossiers. La combinaison entre les outils du RGPD (droit d’accès, droit à l’explication, action en cessation de traitement) et les fondements classiques du code de la consommation (devoir de mise en garde, obligation d’évaluation, octroi déraisonnable) ouvre un terrain d’argumentation particulièrement riche.
Si vous avez essuyé un refus de crédit que vous estimez injustifié, si vous êtes inscrit au FICP de manière contestée, ou si vous avez été victime d’un octroi de crédit que la banque n’aurait jamais dû consentir au regard de votre situation, n’hésitez pas à faire le point avec un avocat. La cartographie des moyens d’action est plus large qu’on ne le pense, et elle s’est encore enrichie avec cette recommandation.


