La Société Générale est déboutée de toutes ses demandes. Elle n’a pas prouvé la négligence grave de notre client, victime d’une fraude par usurpation du numéro de téléphone bancaire.
Négligence grave écartée
Pénalités majorées L133-18
Avril 2023. Notre client reçoit un appel. Le numéro affiché est celui de sa banque, la Société Générale. Au bout du fil, une personne se présente comme un « agent de sécurité », évoque une suspicion de fraude sur son compte, et lui demande de rappeler sur un numéro « professionnel ». La personne connaît le solde du compte, le fonctionnement des opérations. Mise en confiance, notre client coopère. En 10 jours, 21 114,60 € partent de son compte en 8 virements frauduleux.
Deux ans et demi de procédure plus tard, le Tribunal des Activités Économiques de Paris vient de condamner la Société Générale à rembourser intégralement les sommes dérobées, assorties des pénalités de retard majorées de 15 points prévues par l'article L133-18 du Code monétaire et financier.
Une fraude redoutable : le spoofing téléphonique
Le « spoofing » consiste à usurper le numéro de téléphone affiché par la banque pour mettre la victime en confiance. Dans ce dossier, le fraudeur a utilisé cette technique pour obtenir de notre client ses codes d'accès à la banque à distance, puis un code reçu par SMS. Il a ainsi pu enrôler son propre téléphone comme « téléphone de sécurité », et à partir de là valider lui-même les virements frauduleux via le « Pass sécurité ».
Résultat : 8 virements entre le 6 et le 14 avril 2023, pour un total de 21 114,60 €, dont seuls 5 800 € ont pu être recrédités par la procédure de recall bancaire. Reste 15 287,65 € que la banque refusait de rembourser.
Le débat juridique : authentification forte vs négligence grave
L'article L133-19 V du Code monétaire et financier pose un principe simple : si la banque n'exige pas d'authentification forte, elle doit rembourser les opérations non autorisées, sauf agissement frauduleux du client. Et même quand l'authentification forte est présente, la banque ne peut refuser le remboursement qu'en prouvant la négligence grave du client (article L133-19 IV).
La Société Générale soutenait que l'enrôlement du nouveau « Pass sécurité » avait fait l'objet d'une authentification forte (téléphone + code confidentiel + code SMS), et que notre client avait commis une négligence grave en communiquant ses codes et en ne réagissant pas aux SMS de notification des virements.
Le tribunal a fait un travail d'analyse fine :
- Sur l'authentification forte : le tribunal admet que la banque apporte des éléments suffisants pour établir que les opérations ont bien été authentifiées, enregistrées et comptabilisées, sans défaillance technique. Point pour la banque — mais pas suffisant pour s'exonérer.
- Sur la négligence grave : c'est là que la banque échoue. Le tribunal retient que notre client a été victime d'une fraude de type spoofing reposant essentiellement sur la transmission concomitante de ses codes clients ainsi que d'un code de validation reçu par SMS. Dans ce contexte particulier, son comportement ne peut être qualifié de suffisamment négligent pour engager sa responsabilité.
Un argument décisif : les campagnes d'alerte étaient postérieures à la fraude
La Société Générale produisait au débat les campagnes d'information qu'elle avait lancées pour alerter ses clients sur les techniques de fraude. Mais le tribunal relève que l'alerte spécifique au spoofing date de juin 2023 — soit postérieure aux faits d'avril 2023. La banque ne pouvait donc pas reprocher à notre client de ne pas avoir été vigilant face à une technique dont elle-même n'avait pas encore averti sa clientèle.
Enseignement pratique : pour pouvoir opposer un défaut de vigilance à son client, encore faut-il que la banque l'ait informé en temps utile des risques.
Les pénalités majorées de l'article L133-18 : un levier souvent oublié
Lorsque la banque ne rembourse pas sous un jour ouvrable une opération non autorisée (sauf à transmettre à la Banque de France ses raisons de soupçonner une fraude du client), elle doit à son client des intérêts majorés :
- Taux légal + 5 points jusqu'à 7 jours de retard
- Taux légal + 10 points entre 7 et 30 jours
- Taux légal + 15 points au-delà de 30 jours
Dans ce dossier, la banque n'a pas transmis à la Banque de France ses soupçons de fraude par écrit. Le tribunal lui applique donc le taux majoré de 15 points depuis le 18 avril 2023 — soit plus de trois ans et demi d'intérêts à près de 22 % annuels. Au total, environ 11 500 € d'intérêts en plus du remboursement principal, soit près de 75 % du capital. L'addition finale frôle les 28 000 € pour la banque.
La décision
Par jugement du 2 octobre 2026, le Tribunal des Activités Économiques de Paris :
- Condamne la Société Générale à payer 15 287,65 € en remboursement des virements frauduleux ;
- Avec pénalités de retard majorées (article L133-18 CMF, dernier alinéa) à compter du 18 avril 2023 ;
- Déboute la Société Générale de l'intégralité de ses demandes ;
- Condamne la Société Générale à 1 500 € au titre de l'article 700 CPC ;
- Met les entiers dépens à sa charge.
Seule déception : le tribunal déboute notre client de sa demande de 3 000 € au titre du préjudice moral, considérant que le remboursement et les pénalités majorées constituent déjà une réparation suffisante.
À noter : ce jugement a été rendu en premier ressort et n'est pas définitif. La Société Générale dispose du délai légal d'appel à compter de la signification du jugement pour saisir la Cour d'appel de Paris.
Ce qu'il faut retenir si vous êtes victime d'une fraude bancaire
- Le spoofing n'est pas une négligence grave. Quand un fraudeur usurpe le numéro de votre banque et vous met en confiance avec des informations qu'il n'est pas censé connaître, votre comportement est jugé à l'aune de cette tromperie, pas en abstrait.
- La banque doit prouver la négligence grave — vous n'avez pas à prouver votre bonne foi. Et cette preuve est difficile à rapporter dans un contexte de spoofing bien orchestré.
- Les campagnes d'alerte de la banque doivent être antérieures aux faits. Si la banque vous a alerté sur une technique de fraude après que vous en ayez été victime, elle ne peut rien vous reprocher sur ce fondement.
- Pensez aux pénalités de retard majorées de l'article L133-18 CMF. Elles peuvent représenter des sommes très importantes — ici, 75 % du capital. C'est un levier systématiquement à exploiter.
- Agissez vite. Dès que vous constatez une opération que vous n'avez pas autorisée, bloquez votre compte, portez plainte, et notifiez votre banque par courrier recommandé.


